Le regard de l’homme blanc sur les archives persiste

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Drianke

اللهم إفتح لنا أبواب الخير وأرزقنا من حيت لا نحتسب
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Analyse · Les archives sont porteuses de la violence du passé colonial mais aussi d’une potentielle postérité anticoloniale, à condition d’être radicalement réorganisées autour d’une exigence de justice et d’accessibilité.

Exemple avec les archives africaines de Bruxelles, qui permettent de mieux comprendre les violences en RD Congo.

Un portrait du roi Léopold II accueille les visiteurs à l’entrée de la salle de lecture des archives africaines à Bruxelles. Aucune note n’explique qu’il fut le propriétaire privé de l’État indépendant du Congo et le responsable de la violence généralisée perpétrée contre le peuple congolais. Aucun avertissement n’informe le visiteur des raisons pour lesquelles l’ancien État colonial contrôle et gère toujours les archives. La première impression est celle d’une institution organisée et tranquille. Dans la salle de lecture, on respire le passé : les vieux registres, les piles de papier cassant et la grandeur du bâtiment dégagent une impression d’ordonnancement rationnel.

Pourtant, un examen plus approfondi des textes et des images d’archives, ainsi que des archives elles-mêmes, dissipe rapidement l’illusion de l’ordre. Au-delà des procédures formelles, de l’apparat impérial et de l’élégance des écritures, le désordre et la nervosité sourdent.

Tout d’abord, l’institution : le système est illisible pour le visiteur ; l’accès aux documents est long et coûteux ; il n’y a pas de base de données numérique fonctionnelle ; les boîtes sont souvent égarées et les dossiers pleins de taches et de pages déchirées. Entreposés loin des habitants du Congo, les documents d’archives sont largement inaccessibles et soumis à la gestion de l’ancien État colonial.

Les obsessions de la bureaucratie coloniale​

Deuxièmement, la nervosité se manifeste de façon évidente au sein du pouvoir colonial lui-même : les documents décrivent de manière obsessionnelle les tâches routinières des agents coloniaux et énumèrent, dans des colonnes bien rangées, les profits et les pertes d’une économie d’exploitation, les morts et les accaparements de terres et le nombre de paniers de caoutchouc collectés par le travail forcé (fig. 1, à droite). Les documents exhibent des titres formels et se revendiquent de l’autorité impériale, mais une calligraphie délicate raconte l’histoire d’une jeune fille de 15 ans, Matuli, et de sa mère décapitée par des gardes (fig. 1, à gauche). Lieu de connaissances pluraliste, les archives diffusent leur ambivalence aussi bien sur le fonctionnement du régime colonial que sur les documents, reconnaissant leurs propres « confusions et contradictions » et attestant des angoisses d’une histoire coloniale qui refuse d’être apprivoisée.


Figure 1 : à gauche, une calligraphie élégante décrit la décapitation de la mère d'une jeune fille (1904). À droite, liste des « villages récolteurs » et des quantités de caoutchouc collectées (archives africaines, Bruxelles).
Figure 1 : à gauche, une calligraphie élégante décrit la décapitation de la mère d’une jeune fille (1904). À droite, liste des « villages récolteurs » et des quantités de caoutchouc collectées (archives africaines, Bruxelles).
© Charlotte Mertens
Dans les archives africaines, nous avons découvert un régime colonial arc-bouté sur l’idée du progrès matériel et de la discipline corporelle mais présentant les caractéristiques, sous le couvert de la civilisation et de la raison bureaucratique, d’un État « nerveux et agité ». L’ordre et le désordre paradoxaux des archives reflètent la politique de l’empire, anxieuse et paniquée, obsédée par les corps, les genres et les sexualités........................

 
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