Musique : Anouar Brahem, en présence de l’absence

Drianke

اللهم إفتح لنا أبواب الخير وأرزقنا من حيت لا نحتسب
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Anouar Brahem, compositeur tunisien et maître du oud, sort aujourd’hui 28 mars son 12e album, After The Last Sky (Après le dernier ciel), dont le titre évoque un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. Huit ans après son dernier album Blue Maqams, cet opus est profondément marqué par la tragédie de Gaza. Orient XXI publie ici la traduction de son texte de présentation, signé de l’auteur et critique musical Adam Shatz.

En préparant la musique de cet album, la tragédie de Gaza a occupé une place importante dans mon esprit. Après avoir lu les précédents écrits de l’auteur Adam Shatz sur le sujet, je l’ai invité à rédiger cet essai.
En 1991, Anouar Brahem sortait son premier album chez ECM, Barzakh, enregistré par un trio composé de Brahem au oud, Béchir Selmi au violon et Lassad Hosni aux percussions. « Barzakh » — qui signifie « séparation » ou « barrière » en arabe — est un mot riche en significations. Dans la théologie islamique, il désigne l’étape intermédiaire entre la mort et la résurrection, lorsque l’esprit est séparé du corps. Mais dans le soufisme et d’autres formes de mysticisme avec lesquelles Brahem ressent une affinité, le barzakh est un pont entre le monde matériel et le monde spirituel : un espace de transition, un tremplin vers le devenir, la transformation et la transcendance. Anouar Brahem a œuvré tout au long de sa carrière dans cet espace de métamorphose. Imprégné des traditions musicales du monde arabe, il ne s’y cantonne pas pour autant. Il professe un art de l’entre-deux, de la liminalité, plutôt qu’un style relevant de la « fusion », et les musiciens qui l’interprètent à ses côtés, tout en provenant de genres très divers, partagent tous le même esprit de complicité et d’aventure, ainsi qu’une certaine attirance pour l’inconnu.

After the Last Sky, le douzième album de Brahem chez ECM, présente de nombreux traits caractéristiques de son œuvre : élégance des articulations et de la structure, sensibilité au silence qui hante l’espace entre les notes, un effort constant de dépassement et de découverte, une oscillation entre mélancolie et extase. Une œuvre d’une beauté sans compromis, à la fois refuge et protestation contre un monde qui ne cesse de s’enlaidir, chaque jour plus bruyant et violent. Comme sur son précédent album, Blue Maqams, Brahem est accompagné par le contrebassiste Dave Holland et le pianiste Django Bates, improvisateurs d’une grande souplesse, possédant chacun plusieurs décennies d’expérience dans le jazz le plus en pointe. Mais le trio intègre cette fois une nouvelle voix, issue du monde de la musique classique européenne : la violoncelliste Anja Lechner, qui insuffle à After the Last Sky un lyrisme aérien. La musique de Brahem et de son quatuor reflète les personnalités distinctes de ses membres et les traditions qui les ont formés, et cette nouvelle incarnation du barzakh est l’espace de leur rencontre.

« Un point de rupture »​

Mais le lieu de rencontre est plus empreint de tristesse, plus troublé cette fois- ci, car la mort semble plus présente que la promesse de résurrection. Brahem a terminé la composition des pièces réunies sur After the Last Sky au cours de l’été 2023, mais lorsqu’il a enregistré l’album en mai 2024, la bande de Gaza avait été soumise à l’une des offensives militaires les plus impitoyables de l’histoire moderne. Face à cette tragédie, les nations de l’Occident « civilisé » ont détourné le regard ou même facilité le massacre. Horrifié par cette indifférence à la souffrance des Palestiniens, saisi par un sentiment d’angoisse et d’urgence oppressant, devenu incapable de « percevoir le monde sans le filtre de cette tragédie », Brahem en est alors arrivé à ce qu’il appelle « un point de rupture ». Dans les mois qui ont précédé la session d’enregistrement, son esprit a été incapable de se détourner du sort du peuple de Gaza et de la Palestine, hanté par une question qui continue à le tourmenter : « Comment une telle indifférence est-elle possible ? »

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