Plongeon nocturne, entre Raïbi Jamila et les chiens du bled
"
Les chiens en France parlent en français, et les chiens au Maroc parlent en waf waf" dixit mon neveu quand il avait 4 ans
Eté 2018, à peine arrivé au bled, je sors à 2h du matin me dégourdir les jambes. A ces heures, mieux vaut viser les boulevards. Pas envie d'une rencontre avec un
jnoun. Je me retrouve au Br Trig l Gharb, un boulevard qui vit encore à 3h du mat. Les épiceries ferment tard, voire jamais. Sur le retour, j’achète un Poms, un Hawai… et 8 Raïbi Jamila.
Sur le chemin du retour, je dois tourner à gauche. Deux options :
1) Prendre un détour safe. Ok, il faut marcher un peu, mais c'est éclairé, fréquenté, une valeur sûre.
2) Passer par un
no man's land : une route barrée par des gros cailloux pour empêcher les voitures de passer. A gauche, un mur d'une sorte d’institution en ruines affiliée aux travaux publics. A droite, un immense terrain réservé aux camions
dyal remla, avec un ou plusieurs chiens de garde qui règnent en maîtres sur le secteur.
Le choix logique ? Le détour.
Le choix que je fais ? Evidemment le pire. J’aurais pu choisir la sécurité. Mais non. Mon côté téméraire prend le dessus. Je me dis : "
lis le verset du Trône et tu n’auras rien..." et puis, mon orgueil me souffle à l'oreille :
"Attends... Je suis né ici. J’ai passé mon enfance ici. C’est pas maintenant que je vais faire mon fragile. On va montrer à ces créatures des ténèbres qu'on est de retour"
Nuit sans lune, aveugle et silencieuse. Le chien ne dit rien. Il ne bouge même pas. Je me dis : "
tranquille, j’ai passé l’épreuve". Mais au moment où je pose le pied sur un trottoir, là où la "civilisation" reprend son cours... mais toujours sans un seul lampadaire allumé, le chien fonce. Il aboie, un "
toi t’es mort" bien clair en
waf waf. Derrière moi, j’entends ses pattes gratter le sol, accélérer. Je l’affronte ? Non put... je cours ! Je suis sûr qu’il a grandi dans un pneu de camion, nourri au pain rassis et à la haine, formé au combat dans un dojo clandestin où même les autres chiens baissent la tête en le croisant. Un vrai chien du bled, avec du vécu et un honneur à défendre. Et visiblement, mon passage était un affront. Je l'imagine dire à sa meute de chiens.
"Alors ce zmag en bermuda et son t-shirt WTF, il va faire la loi dans notre bled ? Il pense pouvoir traverser notre territoire sans payer le péage ? Il a cru qu'il pouvait nous ignorer alors que même les locaux n'osent pas s’aventurer ici. Calmons son orgueil, le zmag !"
Je cours pour ma vie, mais courir au bled est un sport extrême. Les trottoirs sont des pièges. Les voisins ne sont jamais d'accord pour régulariser leurs trottoirs, surtout dans une région en pente. Et moi, forcément, je me loupe. Je passe un trottoir de la mort et derrière lui… fin du trottoir, pied pris dans le vide, plongeon dans la
zoubya.
Résultat des courses : les pots de Raïbi explosent sur mes fringues. Le chien s’arrête net. Surpris ? Dégoûté ? Clément ? On ne sait pas. Toujours est-il qu’il fait demi-tour. Peut-être que la scène était trop tragique pour qu’il en rajoute. Peut-être qu’il a senti que j’avais déjà assez souffert. L’humiliation a dû suffire.
Mais ce n’est pas fini. J’arrive chez moi… et je n’ai pas les clés. Foutu pour rentrer discrétos. Le plongeon explosif laisse des traces. J’essuie tant bien que mal le Raïbi qui dégouline sur mon t-shirt, où est inscrit en lettres blanches capitales "WTF" sur fond rouge. Ma mère ouvre la porte… et même si elle ne lit pas, je lis sur son visage un "WTF".
Quelques jours plus tard, j’en parle à mon cousin. Le mec ricane. Juste pour enfoncer mon orgueil déjà laminé par le chien des ténèbres. Sourire au coin des lèvres, il me sort le conseil du sage du bled. Il ramasse un caillou, me le montre, comme si je ne savais pas ce que c’était un caillou. Il prend une posture de bodybuilder. Enfin… un bodybuilder qui ferait 55 kg max, parce que c’est un arbitre et qu’il est tenu de rester léger. Mais peu importe, dans sa tête, il est Mr Olympia. Et il me lâche :
"Tu prends un caillou, tu le montres bien au chien, et tu feintes la menace. Direct il baisse les yeux."
Voilà. La technique légendaire du caillou. Comme si le chien allait réfléchir en mode :
"Oulah, lui il a un caillou, je vais pas chercher la bagarre". Comme si j’avais eu le temps de jouer au poker mental avec le molosse. Comme si dans le feu de l'action j'allais chercher un caillou stratégique.
Les jours suivants, je suis repassé par la zoubiya adjacente au trottoir de la mort. Les Raïbi explosés étaient toujours là. Vidés, amochés par le soleil du bled, comme des reliques silencieuses de mon aventure nocturne. Et bizarrement, à chaque passage, je ressentais une petite fierté. Parce qu’au final, quand ça merdouille… autant en rire.